Fischer-Dieskau et la renaissance de Carnegie Hall

La Renaissance de Carnegie Hall

Extrait de son livre Reverberations: The Memoirs of Dietrich Fischer-Dieskau

Cette salle vénérée de tous, où avaient dirigé Tchaïkovski, Dvořák et Toscanini, était au bord de la ruine ; on devait la vendre et la raser de la surface de la terre. Si ce n’était… C’est alors que le président de l’époque, le violoniste Isaac Stern, et son bras droit, Monsieur Bloom, m’écrivirent pour me demander si j’accepterais de participer, à titre gracieux et aux côtés d’autres musiciens illustres, à un concert au profit de Carnegie Hall, les places devant être vendues au prix fort. Je devais avoir pour « accompagnateur » Vladimir Horowitz.

À l’heure précise, Julia et moi nous présentâmes à l’appartement d’Horowitz, dans l’Upper East Side de New York — une « caverne » un peu lugubre, me sembla-t-il, où prédominaient le violet et le noir. Pendant une heure entière, Wanda, née Toscanini, bavarda avec nous, jusqu’à ce que son mari, requinqué par sa sieste et vêtu d’une robe de chambre avec une pochette criarde, entre dans la pièce, rayonnant. Après un bref échange durant lequel Horowitz sembla peiner à retrouver un nom — « Comment s’appelle-t-il déjà… Wilhelm K… Wilhelm K… Wilhelm Kempff… » — nous parcourûmes L’Amour et la vie d’un poète sans reprises ni analyses détaillées. — J’ai joué cette petite chose il y a quarante ans avec une chanteuse, commenta Horowitz à l’issue de notre « leçon ».

Le lendemain eut lieu la répétition générale dans la salle, laquelle servait également de test pour la maison de disques CBS qui s’apprêtait à enregistrer le concert. J’éprouvais un plaisir immense à escorter le Grand Homme ; si la bande avait été gravée ce jour-là, nous posséderions aujourd’hui un document historique. Hélas, comme il arrive toujours en pareille circonstance, aucun technicien n’était en vue. Dans la salle vide, Lenny (Leonard Bernstein) était assis, visiblement bouleversé par notre exécution.

Le soir suivant, la salle était comble, peuplée des célébrités du monde musical, de Rudolf Bing à Eugene Ormandy, de Pavarotti à Marilyn Horne. Peu avant le début, Monsieur Bloom m’informa du nouvel ordre de passage : je ne devais entrer en scène qu’après minuit, en avant-dernière position. Qui aurait pu imaginer alors que je devrais rester assis des heures durant dans cette loge aux cloisons de papier mâché, tandis qu’à proximité immédiate, les musiciens ne cessaient de s’exercer — à droite Horowitz, à gauche Rostropovitch, derrière moi Menuhin, et un peu plus loin Isaac Stern. Tout mon Amour du poète, toute mon inspiration s’évaporaient au fil de ces longues heures.

Quand vint notre tour, il ne me restait qu’un bien frêle filet de voix, mais je pris Horowitz par le coude, comme il me l’avait demandé, et, mourant de respect devant la célébrité, je l’escortai jusqu’au piano. Le vénérable monsieur avait jeté trop de forces dans ses trois heures d’échauffement, et sa main, posée dans la mienne, tremblait. Il ne cessait de me répéter : — I am always with you, I am always with you !

Hélas, sa prophétie ne se réalisa pas totalement, ce que l’on entend fort distinctement sur le disque enregistré ce soir-là. Et pourtant, comme une incantation, Horowitz répéta après le concert : — I was always with you.

À peine avions-nous atteint la coulisse que les placeurs se précipitèrent vers nous pour nous remettre les partitions d’un final totalement improvisé avec chœur et orchestre : l’« Alleluia » du Messie de Haendel… Les solistes, quelque peu épuisés, se tenaient au bord de la rampe ; je me retrouvai entre Yehudi Menuhin et Mstislav Rostropovitch. Tout le monde chantait à tue-tête, y compris Lenny et Isaac Stern — de ma vie, je n’ai entendu autant de fausses notes autour de moi. Rentrant chez moi à bout de forces, je croisai Bernstein : il montait tandis que je descendais. Il esquissa un petit sourire et prévint ma remarque d’un cri : — I know, I know !

Voici l’enregistrement de ce fameux concert !