Il est plus difficile de diriger un opéra qu’un concert, par Karl Böhm

Il est plus difficile de diriger un opéra qu’un concert dans la mesure où cela demande plus d’expérience. Lorsque j’ai trois répétitions avec un orchestre pour un concert symphonique (dans les symphonies classiques, il n’y a pratiquement pas de changements de mesure), que peut-il arriver? Dans un opéra, il faut être constamment présent, au cas où les chanteurs auraient des difficultés. Il y a certains types de voix qui sont particulièrement grandioses dans l’art d’“ extemporer ” (sortir du tempo); il faut donc être sur le qui-vive et seule l’expérience peut aider. J’ai vu de jeunes collègues très doués n’ayant encore jamais dirigé d’opéra, et qui, dans ce cas, abdiquaient. Seule l’expérience permet de repérer le décalage entre la fosse et la scène, de prendre une décision en l’espace d’une seconde : puis-je retenir le chanteur qui veut m’échapper, ou dois-je lui “ courir après ” sous peine de tout voir s’écrouler? Heureusement, j’ai appris ce genre de choses dès le début, car j’ai commencé par la musique de théâtre, et dirigé d’innombrables opérettes, ce qui m’a permis d’acquérir une grande dextérité dans l’art de faire au chanteur des concessions forcées.
La règle principale pour un chef d’orchestre, c’est – aussi et surtout pour l’opéra – de maintenir la cohésion de l’orchestre; on “ récupérera ” le chanteur à un endroit facile à repérer. Mais il faut reconnaître à la décharge des artistes lyriques qu’on ne leur facilite pas toujours la tâche sur scène; ils sont souvent serrés dans un costume qui les boudine, la plupart du temps ils ont le trac, doivent chanter par cœur et jouer dans des positions parfois difficiles. Par exemple, il est clair que le chœur est souvent décalé rythmiquement par ses déplacements : s’il bouge vite, il accélère le tempo, s’il bouge lentement, il le ralentit presque automatiquement. Je voudrais ajouter encore ceci : il faut beaucoup de répétitions, mais on doit ménager un certain “ suspens ” pour le jour de la première (à l’opéra et au concert). L’excès est néfaste en tout.
Plus j’aime mon métier, et plus je sais à quel point l’issue d’une représentation dépend exclusivement du chef, qui tient tous les fils, qui détermine les tempi.

Karl Böhm, Ma vie, 1974.