par Richard Bratby, traduit en français spécialement pour oreillefine
Vous adorez donc Die lustige Witwe (La Veuve joyeuse) et (c’est compréhensible) vous en redemandez. Vers quoi se tourner ensuite ? Ce n’est pas aussi évident qu’on pourrait le penser : les opérettes douces-amères de Lehár postérieures à 1918, comme Das Land des Lächelns (Le Pays du sourire), sont très différentes de ses comédies romantiques étincelantes de l’époque des Habsbourg. Mais si vous recherchez une véritable suite spirituelle à la Veuve, puis-je vous présenter le Comte ? Der Graf von Luxemburg (Le Comte de Luxembourg) a été créé au Theater an der Wien en novembre 1909 et, tout comme la Veuve avant lui, a rapidement conquis le monde.
L’action se déroule elle aussi à Paris. René, l’insouciant comte de Luxembourg, a dilapidé sa fortune en vivant la vie de bohème. Angèle est une étoile montante de l’opéra ; elle a besoin d’un titre aristocratique pour pouvoir épouser le prince milliardaire Basil. La solution : un mariage de complaisance (suivi d’un divorce express) avec René. Ils ne se sont jamais rencontrés et sont séparés par un paravent pendant la cérémonie, si bien qu’ils n’ont aucune idée de la personne qu’ils viennent d’épouser. Et puis, sans le savoir, ils se rencontrent et tombent amoureux…
Fini les spoilers ; la suite de l’histoire implique les artistes sans le sou Armand et Juliette, l’indomptable ex-fiancée de Basil et l’odeur de parfum sur un gant de femme. Lehár a composé la partition en trois semaines et l’a balayée d’un revers de main en la qualifiant de « schmarrn » (fadaises), mais Der Graf von Luxemburg a, dans un premier temps, rivalisé de popularité avec la Veuve. Je l’ai découvert grâce à des extraits sur l’album d’opérette d’Elisabeth Schwarzkopf (12/59), et ce ne sont même pas les passages les plus sublimes. Des valses telles que « Es duftet nah Trèfle incarnat » et « Bist du’s, lachendes Glück » sont tout aussi inspirées – peut-être même plus belles encore – que n’importe quel air du spectacle précédent.
Lehár a enregistré des extraits avec la distribution d’origine en 1910, peu après la première. Depuis, il y a eu une myriade d’albums de morceaux choisis et de réarrangements douteux, une situation compliquée par une réécriture de 1937 qui a purement et simplement effacé les librettistes (juifs) d’origine, Alfred Willner, Robert Bodanzky et Leo Stein. Fuyez la sélection d’extraits parue chez Philips en 1975 avec Walter Goldschmidt à la tête du Symphonieorchester Graunke : un pur cauchemar euro-kitsch aux voix teintées de variété pop, aux violons sirupeux à la Mantovani et (très sérieusement) aux accordéons.
Deux albums d’extraits valent cependant largement le détour. J’ai un attachement sentimental pour l’enregistrement de 1983 du Sadler’s Wells (intitulé The Count of Luxembourg), avec Marilyn Hill Smith et Vivian Tierney. Il comporte des paroles anglaises modernes et pleines d’esprit (« Though it may be crude to touch on / What’s the blot on her escutcheon? ») signées Eric Maschwitz – une initiation très utile pour les non-germanophones, car aucun des enregistrements intégraux n’inclut de livret ni de traduction.
Mais il vous faut absolument écouter la sélection d’extraits de 1966 avec Robert Stolz, qui avait lui-même dirigé la première mondiale en 1909. Même l’enregistrement de Lehár est à peine plus définitif. L’énergie et le Schwung (l’élan) de Stolz sont inégalés, et bien que l’album ait été enregistré à Berlin, sa distribution pourrait difficilement sonner de façon plus piquante et idiomatique. Ça pétille : le pas est léger et le regard émerveillé. Le tout avec une qualité sonore tout à fait convenable – un Luxembourg au champagne, s’il en est.
Pendant de nombreuses années, la version intégrale de référence fut celle enregistrée à Munich en 1968 par Willy Mattes, avec Nicolai Gedda et Lucia Popp (EMI), dont l’Angèle ressemble à s’y méprendre à une proche cousine de la Maréchale (Die Marschallin du Chevalier à la rose). Pour certains, c’est l’opérette « de luxe » d’après-guerre dans ce qu’elle a de plus lourd et excessif, avec un Gedda qui, en particulier, cabotine à outrance au point de friser la condescendance. Je ne serais pas nécessairement en désaccord avec cela.
Il y a cependant beaucoup de bien à dire de la version de 2017 de l’Opéra de Francfort (Oehms, 10/17) – qui associe le poids opératique de Camilla Nylund dans le rôle d’Angèle à une prestation de soubrette remarquable signée Louise Alder, ainsi qu’à la direction colorée et vivace d’Eun Sun Kim. Mais elle utilise l’édition problématique de 1937 ; tout comme l’enregistrement tout aussi pétillant de Rudolf Bibl capté lors du Seefestspiele Mörbisch en 2006. Néanmoins, ces deux albums capturent l’électricité du spectacle vivant, ce qui compte énormément dans l’opérette.
Il nous reste alors une version intégrale tout à fait recommandable – et pour autant que je sache, l’enregistrement le plus complet à ce jour de la partition originale – en provenance d’Osnabrück, sous la direction de Daniel Inbal (CPO, 2012). Ce n’est pas la distribution la plus étoilée, mais on sent que les interprètes connaissent et aiment leurs personnages. Inbal sait faire balancer la musique comme les meilleurs ; il excelle à en faire ressortir l’amertume aussi bien que la douceur, et le René de Marco Vassalli possède une légèreté juvénile très séduisante. Par-dessus tout, vous profitez de très, très larges pans de cette partition joyeuse – et une fois que vous aurez goûté au Comte de Luxembourg, vous constaterez peut-être que vous ne pourrez tout simplement plus vous en passer.
