Philidor, un double talent

À l’occasion du 300e anniversaire du compositeur et joueur d’échecs.

S’il fallait établir le palmarès des compositeurs illustres dont nul ne connaît la moindre note, François-André Danican Philidor figurerait sans conteste aux tout premiers rangs. La raison en est éclatante : son patronyme résonne à l’esprit du moindre amateur d’échecs. Ne lui doit-on pas une ouverture toujours en vogue, mais aussi une position matricielle dans les finales de tours ?

Pour qui s’intéresse à ses mérites musicaux, la prudence est toutefois de mise, tant l’homme appartient à une tentaculaire dynastie de musiciens français. Que l’on songe au magnifique enregistrement de suites gravé en 2021 par Jed Wentz et Musica ad Rhenum : elles sont de Pierre, l’un des cousins de François-André.

Et si l’on salue en Philidor le créateur du mythique Concert spirituel à Paris, on fait fausse route : il s’agit d’Anne Danican Philidor (1681-1728), demi-frère de notre homme.

Cet écart d’âge vertigineux de quarante-cinq ans tient au tempérament du père, André (dit « l’Aîné »), qui engendra dix-sept enfants d’un premier lit avant de convoler de nouveau à près de soixante-dix ans. François-André vit ainsi le jour le 7 septembre 1726, quatre petites années avant la mort du patriarche. L’ancêtre fondateur de cette lignée était le hautboïste Michel (né vers 1620), auquel les Philidor doivent leur surnom éclatant : séduit par la beauté de son jeu, le roi Louis XIII aurait affirmé qu’il lui rappelait son cher virtuose italien Filidori. La maison Danican devint dès lors « Danican dit Filidor », puis tout uniment « Danican Philidor » après 1683.

Entré dès l’âge insolite de six ans à la Chapelle royale — alors gouvernée par André Campra —, François-André dut-il cette faveur à son génie précoce ou à de précieux appuis familiaux ? Mystère. Une chose est sûre : l’enfant prodige s’y fit promptement remarquer en signant ses propres motets. Pourtant, la mue vint briser cet élan. À quatorze ans, le jeune homme quitte la maîtrise et monte à Paris, résolu à tirer le diable par la queue comme copiste et maître de musique. S’il emprunta une voie radicalement différente, c’est qu’il avait entre-temps appris à pousser le bois auprès de ses confrères. Aux heures creuses de la Chapelle, où les chantres attendaient interminablement le bon plaisir des grands, les échecs faisaient florès — les jeux de cartes étant proscrits car assimilés aux jeux de hasard.

Dans la capitale, le Tout-Paris de l’échiquier se donnait rendez-vous au légendaire Café de la Régence, au Palais-Royal, cénacle où se bousculait l’élite intellectuelle du siècle, de Rousseau et Diderot jusqu’à Voltaire. Après avoir pris quelques leçons auprès du meilleur maître de la place, Philidor s’imposa bien vite comme le joueur le plus redoutable du pays. Ces accointances d’estaminet portèrent également leurs fruits sur le plan musical : à son retour de Venise en 1745, Rousseau sollicita son concours pour parachever ses Muses galantes.

Pourtant, c’est sous les auspices de Caïssa que Philidor choisit d’abord de faire carrière. Échoué aux Provinces-Unies lors d’une tournée de concerts interrompue par la défection soudaine de son compagnon de route, il se lia à La Haye avec des officiers britanniques. Ceux-ci le convièrent à Londres où, non content de terrasser tous les champions locaux, il jeta les bases de son célèbre traité, publié en 1749.

Le retentissement de sa venue à Berlin et à Potsdam en 1750 témoigne de son aura internationale : hôte régulier de Frédéric II, il alimentait les colonnes des gazettes comme la correspondance des savants — à l’instar d’Euler et de Goldbach. C’est d’ailleurs Euler qui dévoile le fin mot de l’échec de l’édition allemande de son traité : Philidor dut plier bagage à la hâte après s’être brouillé avec des officiers au sujet d’une dame. Serait-ce ce fait divers galant qui inspira, des décennies plus tard, les vers équivoques du poème de Novalis, Ich weiß nicht was, où l’on voit « Monsieur Filidor », doué d’« un grand génie pour le jeu », faire assaut d’ardeur auprès d’une certaine Lisette, au rythme d’incessants « da capo » ? Cette savoureuse trouvaille a été mise au jour en 2001 par Susanne Poldauf dans sa biographie allemande du maître.

À en croire le dictionnaire de Gerber (1792), Philidor aurait également mis à profit son séjour berlinois pour parfaire « l’étude du contrepoint auprès d’un maître local ». Quoi qu’il en soit, sa vocation musicale reprenait de la vigueur : fin 1752, il dévoile à Londres sa Latin Music. Devant les esprits chagrins insinuant qu’un joueur d’échecs ne saurait être un authentique compositeur, il fait paraître une mise au point dans la presse, martelant « que l’art de la musique a de tout temps été son étude assidue et son véritable engagement, le jeu d’échecs n’étant qu’un simple délassement ». L’exécution de son hymne Hymn to Harmony attira même Haendel au parterre.

En 1754, Philidor regagne la France et convoite la charge de sous-maître de la Chapelle de Versailles en soumettant son motet Lauda Sion. Las, la facture de ce voyageur impénitent fut jugée « trop italienne » par la cour. Un verdict impossible à réévaluer aujourd’hui, l’intégralité de son corpus sacré (auquel vint s’ajouter un Requiem à la mémoire de Rameau) étant irrémédiablement perdue. Fort heureusement, hors des salons curiaux, le goût transalpin triomphait : la Querelle des Bouffons, qui venait de déchirer les partisans de Rameau et les zélateurs de l’opéra italien, avait tourné à l’avantage de ces derniers.

C’est ainsi qu’entre 1759 et 1765, Philidor donne pas moins de onze ouvrages sur les scènes de l’Opéra-Comique et de la Comédie-Italienne. En 1767, il franchit le rubicon de la tragédie lyrique avec Ernelinde, princesse de Norvège.

Si son rôle d’artisan de la réforme opératique est souvent éclipsé par la déferlante gluckiste qui allait bientôt submerger Paris, c’est bien Philidor qui, le premier, inocula le venin mélodique italien dans les veines du grand genre français. L’enregistrement récemment publié sous le label Château de Versailles Spectacles en restitue toute l’audace théâtrale.

Jusqu’en 1769, ses opéras se succèdent à un rythme régulier avant que la muse ne se fasse plus discrète : à compter de 1771, Philidor traverse sans cesse la Manche. Dans les cercles échiquéens londoniens en plein essor, on s’arrache ses démonstrations, fasciné par sa prouesse légendaire : affronter en aveugle et en simultané plusieurs adversaires de premier ordre.

L’artiste fit un retour fracassant sur la scène musicale en 1779 avec son oratorio Carmen Saeculare, composé sur l’ode d’Horace et créé à Londres avant de soulever les passions à Paris et à Berlin.

Frédéric-Guillaume II en fut transporté, tout comme la tsarine Catherine II, dont la générosité permit enfin l’impression de la partition en 1788 — un jalon magnifiquement réhabilité en 1998 par Jean-Claude Malgoire et l’Orchestra della Svizzera Italiana. Seul un autre recueil connut les honneurs de l’édition de son vivant : ses six quatuors de L’Art de la modulation, publiés à Paris en 1753. Une merveilleuse musique de chambre, servie par la Camerata Köln (2013) et Elizabeth Wallfisch aux côtés d’Ars Antiqua (2016), et dont les pianistes Chantal et Gisèle Andranian ont tiré en 2022 une singulière version pour deux pianos.

De façon inattendue, c’est au cœur d’un ouvrage sur les échecs que les ambitions esthétiques de Philidor se dévoilent avec le plus de netteté : en 1787, Richard Twiss consacre un chapitre entier de ses chroniques échiquéennes aux « Anecdotes sur M. Philidor, rapportées par lui-même ». Ce tout premier biographe, qui avait approché le maître, formule dans son esquisse une remarque pénétrante qui, faute de culture musicale chez Twiss, ne peut provenir que de Philidor en personne : par le truchement de la tragédie lyrique, celui-ci avait cherché à opérer « une métamorphose intégrale du goût national quant à la musique française ». Une entreprise couronnée de succès, fût-ce au profit des lauriers d’autrui.

Ses deux tragédies lyriques ultérieures, Persée (1780) et Thémistocle (1785), ne laissèrent guère de traces durables, bien que le spécialiste Julian Rushton tienne le premier pour « l’opéra le plus opulent de Philidor sur le plan musical ». Selon le musicologue, l’inspiration du compositeur s’était essoufflée après 1770, à mesure que son jeu d’échecs gagnait en profondeur et en raffinement. Cette passion, c’est en Angleterre qu’il pouvait la déployer au plus haut niveau. Mais ce va-et-vient perpétuel par-dessus la Manche allait précipiter sa perte : en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, le pouvoir parisien l’inscrivit sur la redoutable liste des émigrés, lui fermant à jamais les portes de sa patrie. C’est sur cette rive d’exil que Philidor s’éteignit, à Londres, le 31 août 1795.