Rachmaninoff vu par Prokofieff
Deux compositeurs, deux pianistes, deux émigrés, deux représentants de la culture russe appartenant à deux générations différentes… La vie les fit se rencontrer loin de leur patrie, et leurs relations singulières, sur fond de conceptions esthétiques très différentes, tantôt les rapprochaient, tantôt les éloignaient. Les points où leurs parcours se croisèrent, aux carrefours du destin, ainsi que leur rapport complexe à la musique l’un de l’autre sont relatés en détail dans les documents biographiques de Prokofiev ; c’est sur eux que nous nous appuierons dans cet article.
Prokofiev découvrit la musique de Rachmaninov dès sa petite enfance. En tout cas, en 1903, il connaissait déjà aussi bien ses œuvres pour piano que ses mélodies. [3, 126, 540] En 1915, « poussé par la mélancolie », il joue pour lui-même le Troisième Concerto de Rachmaninov. [2, 692] La formation artistique de Prokofiev se déroula à une époque où Rachmaninov était au faîte de sa gloire ; le jeune compositeur ne pouvait donc manquer de se situer « dans le système de coordonnées » de la musique de son aîné, dont il aimait le plus souvent beaucoup les œuvres. Mais, naturellement, c’est après leur rencontre personnelle que les relations entre les deux compositeurs se révélèrent le plus pleinement.
Cette rencontre eut lieu en novembre 1918, immédiatement après l’arrivée de Rachmaninov aux États-Unis. Il faut préciser que leurs relations personnelles furent constamment bonnes : les deux compositeurs éprouvèrent toujours de la sympathie l’un pour l’autre. Après leur première rencontre, Prokofiev nota dans son journal : « Rachmaninov s’est révélé terriblement sympathique ; il ronchonnait de façon amusante contre les Américains et le voyage, et m’a invité à venir dîner. » [1, 746] Deux jours plus tard déjà, Prokofiev se sent tout à fait chez lui dans sa maison : « Je suis allé chez Rachmaninov, qui était assis à bûcher la nouvelle version de son Premier Concerto, encore jamais jouée nulle part. Nous avons passé une heure à converser très chaleureusement et, vraiment, Rachmacha est terriblement gentil. Seulement, il se plaint d’être vieux, de ne pas se sentir bien et d’avoir perdu tout son argent avec les bolcheviks. Il ne se précipitera pas pour donner des concerts ici ; il veut vivre tranquillement quelque temps. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner chez lui. Il disait : “Ah, les maudits !” et m’envoyait répondre. » [1, 747] Quelque temps plus tard, Rachmaninov change pourtant ses projets sous l’influence directe de Prokofiev : « Rachmaninov, qui désapprouvait mon intention de donner un récital avant de me produire dans un concert symphonique, estimant qu’il risquait de se dérouler sans public, et qui voulait lui-même absolument commencer par un concert symphonique, a maintenant décidé, après mon succès, de commencer lui aussi directement par un récital. »[1] [1, 749]
Au début de son séjour aux États-Unis, le compositeur consacré s’intéresse beaucoup à son jeune collègue, tant à son œuvre qu’à sa personne. Ainsi, il conseille à Prokofiev de ne pas trop se laisser absorber, dans un premier temps, par les concerts, mais de composer avant tout un opéra, soulignant que la commande d’un opéra est « ce qu’il y a de plus enviable » parmi les succès obtenus par Prokofiev en Amérique. Lorsque Glazounov critiquait la Suite scythe de Prokofiev immédiatement après son exécution, Rachmaninov défendait l’œuvre, estimant « qu’il y avait en elle “quelque chose”, et alors Glazounov commençait à perdre son sang-froid ». [1, 757 ; 2, 20]
La compagnie de Prokofiev semble même manquer à Rachmaninov. Les entrées suivantes du journal de Prokofiev sont caractéristiques :
11 décembre 1918
Rachmaninov n’est pas venu, il est souffrant. Il a demandé à Schindler pourquoi je l’avais oublié et l’a prié de me transmettre son numéro de téléphone. […] C’est très gentil de la part de Rachmaninov.
21 décembre 1918
Après le concert[2], je suis allé le saluer dans sa loge, qui était aussi bondée qu’une église aux matines de Pâques. À ma surprise, Rachmaninov m’a longtemps retenu auprès de lui, me reprochant avec une douce tendresse de ne pas lui rendre visite, et il m’a dit :
— Et moi, je vous attendais…
J’ai répondu avec un étonnement teinté d’humour :
— Vous m’attendiez vraiment ?!
Il a répondu affirmativement :
— Je vous attendais.
Son attention m’a fait très plaisir.
14 novembre 1920
Je suis allé au concert de Rachmaninov, qui a bien joué devant un public extrêmement nombreux. Quand je suis entré dans sa loge, il m’a fait signe de loin et a manifesté sa joie. Auparavant, il ne faisait pas ce genre de choses. […] Puis la loge s’est vidée ; il ne restait plus que Rachmaninov, Fokine et moi. Rachmaninov a été très gentil, amical ; il m’a demandé ce qu’il était advenu des « Oranges »[3] et si je pouvais dîner avec lui […] [1, 754, 756–757 ; 2, 125]
Prokofiev a consigné un très grand nombre d’épisodes de ce genre.
Prokofiev, de son côté, témoigne à Rachmaninov la même sympathie. Dressant le bilan de l’année 1918 — sa première année aux États-Unis —, il n’oublie pas de mentionner Rachmaninov : « Rachmaninov a acquis ici une popularité dont il n’aurait jamais rêvé. Et maintenant, des concerts bondés et des dizaines de milliers de dollars. Je me réjouis pour lui et pour la musique russe. » [1, 759] Remarquons que, pour Prokofiev, les succès de Rachmaninov symbolisent ceux de la musique russe dans son ensemble. Après l’un de ses concerts, Prokofiev note également : « Un succès retentissant, dont je me suis beaucoup réjoui en applaudissant de toutes mes forces. » [2, 15]
Prokofiev et Rachmaninov continuent par la suite à entretenir de bonnes relations, mais ils se voient de plus en plus rarement. Ils conçoivent de plus en plus différemment la défense de la musique russe ; la divergence de leurs parcours — l’essor de la carrière de Prokofiev et le silence créateur presque total de Rachmaninov — ne favorise pas non plus leur rapprochement. Au bout d’un an ou d’un an et demi, le ton du journal de Prokofiev change sensiblement lorsqu’il y parle de Rachmaninov ; relevons la remarque « Auparavant, il ne faisait pas ce genre de choses » dans le passage cité plus haut, relatant leur conversation après le concert du 14 novembre 1920. « Il suscite en moi un sentiment étrange, écrit Prokofiev : parfois de l’admiration, mais parfois une irritation terrible. Après le concert[4], je suis allé dans la loge moins pour le voir lui que pour retrouver d’autres connaissances. Nous avons échangé quelques mots, mais assez froidement. » [2, 46]
C’est pourquoi des entrées pourtant assez semblables prennent désormais une tout autre résonance : « […] Je me suis retrouvé face à face avec Rachmaninov. Pour une raison que j’ignore, Rachmaninov était doux et aimable ; il m’a demandé ce que je faisais, ce que je composais, et m’a dit que, lui, n’avait rien écrit […]. Je lui ai dit que je serais à son concert le lendemain et que je passerais ensuite lui serrer la main dans sa loge. Il a répondu avec un empressement particulier : “Venez, cela me fera très plaisir.” Je ne comprenais pas pourquoi il était soudain devenu si sympathique. » [2, 125 ; italiques de moi — M. R.]
Prokofiev s’efforce néanmoins de ne pas tenir compte de la distance que prend Rachmaninov et, autant que possible, d’adoucir leurs relations. Ainsi, après un déjeuner officiel chez Steinway auquel assistent les deux compositeurs, il note dans son journal, le 5 février 1926 : « Rachmaninov, aussitôt après m’avoir salué, est parti dans une autre pièce ; au déjeuner, il a été placé à l’autre bout de la table. Mais avant de prendre congé, je l’ai interrogé sur ses concerts et sur Medtner, tandis que Ptachka[5] l’interrogeait sur sa petite-fille, et ces sujets lui étaient agréables. » [2, 376] Prokofiev se comporte de la même manière lors d’une visite à la maison d’édition, malgré le manque de tact de Rachmaninov, qui aborde le sujet de sa corpulence : « Rachmaninov a été très gentil, mais ne s’est pas levé pour me saluer — il a cinquante-cinq ans, j’en ai trente-sept. Il avait l’air assez frais ; ses milliers de petites rides s’étaient estompées. Il a parlé de ma corpulence, et moi de mon père — tuberculeux, mais pesant près de sept pouds à trente ans. Je me suis montré moi aussi très aimable, et Rachmaninov s’est mis à bavarder : de mon fils, du droit d’auteur américain, et ainsi de suite. » [2, 630] La scène se répète lorsque Rachmaninov et Prokofiev voyagent sur le même paquebot d’Amérique en Europe : « Rachmaninov […] se montre peu, se promène sur les ponts déserts. Il s’ennuie. Voyant que je suis aimable, il m’invite à passer la soirée chez lui. J’y vais presque chaque soir ; nous faisons des réussites — une touchante idylle. » [2, 739]
Mais cette « idylle » dans les relations entre Rachmaninov et Prokofiev est loin d’être constante : trop de traits du caractère de Rachmaninov sont inacceptables pour Prokofiev. En premier lieu, son hypocrisie, qui se manifeste rarement chez Rachmaninov, mais n’en déplaît que davantage à Prokofiev. C’est le cas, par exemple, dans l’histoire de la chanteuse Nina Koshetz, pour laquelle Rachmaninov et Prokofiev avaient chacun composé un cycle vocal. En prenant congé de Koshetz, Rachmaninov lui avait promis de faire tout ce qu’il pourrait pour elle, où qu’ils se retrouvent. Mais lorsqu’elle arriva en Amérique, l’impresario de Rachmaninov — qui ignorait, il est vrai, qu’ils se connaissaient — lui demanda d’intervenir en faveur de Koshetz en tant que compatriote. Il reçut cette réponse : « Je me demande quel genre d’impresario vous êtes si vous ne savez pas que tous les engagements pour les concerts symphoniques se concluent en avril, et non en octobre. » L’impresario répondit qu’il s’était adressé à Rachmaninov uniquement en sa qualité de gentleman et regrettait de s’être trompé. « Lui-même est arrivé en novembre et a obtenu de se produire dans tous les concerts symphoniques. Il l’a oublié », s’indigne Prokofiev. [2, 120] Il fut également frappé de voir que, tout en parlant favorablement de la Suite scythe et en la défendant devant d’autres compositeurs, Rachmaninov protestait lorsqu’on voulait l’inscrire au programme du concert où il jouait lui-même. [1, 759]
Le deuxième trait désagréable du caractère de Rachmaninov qui irrite constamment Prokofiev est son arrogance. Dès 1918, immédiatement après son arrivée, il est agacé par le « profond mépris des Américains » de Rachmaninov [1, 756], qu’il évoquera à plusieurs reprises par la suite. Prokofiev relève chez Rachmaninov de la « condescendance », de l’« arrogance », voire de la « raillerie », non seulement envers le public et certains compositeurs — Medtner, Stravinsky —, mais aussi envers lui-même. Je citerai une seule entrée du journal, datée du 5 janvier 1919, mais assez longue :
Je […] me suis approché de Rachmaninov et lui ai adressé la parole. Rachmaninov, comme à son habitude, m’a demandé sur un ton très aimable, quoique légèrement condescendant :
— Alors, comment vont vos affaires ?
Cette condescendance d’un homme dont les affaires marchent à merveille m’a quelque peu piqué, et j’ai répondu :
— Eh bien, merci, j’ai passé deux semaines à écrire, et un acte[6] est terminé.
Rachmaninov, qui n’avait pas passé son temps à écrire depuis deux ans, s’est étonné :
— N’écrivez-vous pas un peu trop vite, Sergueï Sergueïevitch ? a-t-il demandé.
J’ai répondu :
— Voyez-vous, Sergueï Vassilievitch, quand j’ai très envie de composer, j’essaie de ne pas me retenir…
— Oui, oui, bien sûr, a dit Rachmaninov. [2, 14]
D’une manière générale, cette longue période durant laquelle Rachmaninov « n’écrivait pas » irritait beaucoup un travailleur acharné comme Prokofiev, qui ne cessait de travailler même dans les trains, en passant d’une ville à l’autre : il orchestrait, par exemple, des œuvres déjà composées. Tout comme Rachmaninov avait conseillé à Prokofiev, au début de sa carrière américaine, de ne pas se disperser dans les concerts, mais de composer un opéra, Prokofiev tente plus tard de ramener Rachmaninov « dans le droit chemin », sans aucun succès d’ailleurs : « J’ai dit : “Sergueï Vassilievitch, il serait temps de vous mettre à la Quatrième Symphonie.” Il en a convenu, mais a dit que ce ne serait pas possible pendant l’été — il fallait préparer un nouveau programme —, ni l’hiver suivant — il fallait gagner de l’argent —, mais que dans un an, il s’y mettrait. » [2, 82]
Prokofiev considérait la soif d’argent comme l’un des plus grands défauts de Rachmaninov en tant qu’homme. Lui-même ne courait pas particulièrement après la richesse et donnait de nombreux concerts de bienfaisance, en France, aux États-Unis comme en URSS. Dès sa première rencontre avec Prokofiev, Rachmaninov se plaint des bolcheviks, qui lui ont pris tous ses biens — voir plus haut. Prokofiev est aussi choqué que Rachmaninov puisse, pour de l’argent, remettre à plus tard la composition afin de se consacrer aux concerts. Mais ce qui lui déplaît le plus, c’est que Rachmaninov sacrifie ses principes artistiques au « vil métal ». À propos du programme du concert de Rachmaninov du 21 décembre 1918, Prokofiev observe : « Non, Rachmaninov a vendu son âme au diable pour des dollars américains ! » [1, 756] Lorsque, dressant le bilan de l’année 1918, Prokofiev parle des salles de concert « bondées » et des « dizaines de milliers de dollars » de Rachmaninov — voir plus haut —, il se réjouit pour lui, mais remarque que celui-ci doit avant tout son succès au fait que « ses deux préludes populaires, durant les huit années écoulées depuis sa première venue, se sont incrustés, à force d’être joués, dans les oreilles de toute jeune fille prenant des leçons de musique ». [1, 757] Avec un certain sourire narquois, Prokofiev relève à quel point Rachmaninov s’anime au mot « argent ». [2, 630] À la fin de 1927, Prokofiev note dans son journal : « La fortune de Rachmaninov s’élève déjà à un million et demi de dollars, et il touche trois mille dollars par concert. Avec cela, il est avare comme le diable. » [2, 598] Prokofiev, je pense, n’aurait pas refusé de posséder lui-même autant d’argent, mais la deuxième phrase annule manifestement, à ses yeux, la première.
Le rapport de Prokofiev à la musique de Rachmaninov changea de manière aussi radicale que son rapport à sa personne. Au début de son parcours, cette musique lui plaît beaucoup. Le Deuxième Concerto pour piano, qu’il entendit à la fin de 1905 ou au début de 1906 et qu’il « approuva », restera jusqu’à la fin de sa vie l’une de ses œuvres préférées de Rachmaninov. [3, 252] Il trouve dans ce concerto une fusion organique du piano et de l’orchestre, et écrit à V. Moroliov à la fin de 1907 : « Achetez le Rachmaninov nº 2 : il est très beau. » [3, 355, 356] J’ai déjà signalé plus haut que Prokofiev cherchait dans le Troisième Concerto de Rachmaninov un réconfort à la mélancolie éprouvée après sa rupture avec Nina Mechtcherskaïa. Il aimait aussi ses œuvres purement symphoniques. Après l’un des concerts, Prokofiev note : « En premier numéro, la Symphonie en mi mineur de Rachmaninov, que j’ai écoutée avec un grand plaisir. » [1, 754] Prokofiev inscrit des œuvres de Rachmaninov aux programmes de ses récitals de piano aux États-Unis — peut-être parce qu’elles se sont « incrustées dans les oreilles de toute jeune fille » — et les travaille avec le plus grand soin. « Ce sont les pièces de Rachmaninov qui sont les mieux préparées », note-t-il dans son journal avant l’un de ses concerts. [1, 747] Comme Prokofiev l’a relevé à plusieurs reprises dans son journal et dans ses lettres, ce qu’il appréciait le plus chez Rachmaninov était le lyrisme pénétrant de sa première période ; lorsque celui-ci commença peu à peu à disparaître ou à se dissimuler dans les œuvres plus tardives, elles lui plurent de moins en moins.
Dès sa jeunesse, Prokofiev réfléchissait à la nature du talent de Rachmaninov. Il écrivit plus tard : « Il me semblait que, dans la musique de Rachmaninov, [il y avait] certaines tournures d’une beauté extraordinaire, qui lui étaient propres, mais qu’elles étaient, dans l’ensemble, peu nombreuses et qu’une fois trouvées, il les répétait dans ses autres compositions. Comparé à Scriabine, il me paraissait moins avide de nouveauté et de découvertes harmoniques. Quelqu’un avait dit avec venin que ses mélodies étaient écrites pour une voix à l’étendue très réduite. Et pourtant, il parvenait parfois à faire tenir dans cette petite étendue des thèmes d’une beauté étonnante, comme dans son Deuxième Concerto, justement. » [3, 409]
Cette répétition du matériau et ce conservatisme des moyens d’expression constituent, aux yeux de Prokofiev, les plus grands défauts de la musique de Rachmaninov. Ils forment une sorte de clichés que le public assimile facilement et sans réfléchir, sans pénétrer le contenu des œuvres. Lorsque la marche de l’opéra L’Amour des trois oranges commence à devenir très célèbre et que le public se met à applaudir dès qu’il en entend les premières mesures au concert, Prokofiev note avec inquiétude dans son journal : « La marche gagne très vite en popularité et menace de devenir aussi “désagréablement à la mode” que le Prélude de Rachmaninov [en do dièse mineur — M. R.]. » [2, 196] Dans une lettre à N. Miaskovski, il condamne l’une des œuvres de son ami « pour son lyrisme à bon marché ou, selon l’expression de certains, pour sa vulgarité : en un mot, pour son rachmaninovisme ». [4, 166] Mais, d’un autre côté, la prédominance de la technique pure chez Rachmaninov lui déplaît souvent aussi. Ainsi, à propos du Troisième Concerto, qu’il avait tant aimé autrefois, il écrit en 1929 : « Il y a toute une série de très beaux moments, mais tout cela est enchevêtré dans une masse immense de musique sèche. » [2, 692] Dans les Variations sur un thème de Corelli, qui lui déplaisent dans l’ensemble — Prokofiev les décrit comme « plutôt convenues, bien faites, mais sans invention : en un mot, un manuel d’étude » —, il relève néanmoins l’un des thèmes de la coda : « Ce n’est qu’à la fin, […] alors que vous croyez tout terminé, qu’apparaît soudain un ajout lyrique, une sorte de seconde coda : une réminiscence des thèmes secondaires du bon vieux Rachmaninov. » [4, 376] C’est cette franchise de la musique de jeunesse de Rachmaninov qu’il apprécie le plus dans son œuvre et, en 1930, il blâme Rachmaninov, « qui est tombé dans la sécheresse à force d’être raillé pour le caractère accessible de son lyrisme ». [2, 748]
Il est intéressant, au passage, de comparer les opinions de Prokofiev avec l’attitude de Rachmaninov lui-même envers la musique de son cadet. Elle n’est pas moins singulière. Dans l’ensemble, Rachmaninov n’accepte évidemment pas le langage musical de la génération de Prokofiev, et celui-ci le sent. Il rapporte dans son journal la conversation suivante :
Rachmaninov a dit :
— Jouez-moi donc un jour ce que vous avez écrit.
J’ai répondu avec bonhomie :
— Mais vous allez de toute façon le critiquer…
Rachmaninov a répondu avec la même bonhomie :
— Cela reste à voir. Je n’ai tout de même pas encore entièrement perdu ma faculté de perception. [2, 14]
Au fond, Rachmaninov perçoit le don de Prokofiev. Nous avons déjà indiqué plus haut qu’il défendait la Suite scythecontre les attaques de Glazounov. Le journal de Prokofiev donne aussi des indications plus précises sur l’attitude de Rachmaninov envers cette œuvre. Évoquant un concert de 1917, il écrit : « Rachmaninov a écouté la “Suite” debout dans une allée du Théâtre Mariinski, et a dit — à ce qu’on m’a rapporté : “Je ne comprends pas cette musique, mais je sens qu’il y a du talent.” » [2, 213] À propos d’une autre occasion : « Rachmaninov, naturellement, critiquait, mais à propos de ma musique, il a dit : “Prokofiev a du talent tant qu’il est insolent ; quand il veut être sérieux, il ne vaut pas mieux que les autres.” » [2, 301] Prokofiev relève surtout les compliments de Rachmaninov au sujet de petites pièces, comme la marche de l’opus 12. Mais il semble que, plus que toute autre œuvre, Rachmaninov ait apprécié le ballet Le Fils prodigue, dont il vint spécialement voir la première, dirigée par l’auteur. Voici ce qu’en écrit Prokofiev : « [Après le spectacle], j’ai rencontré Rachmaninov dans l’escalier, je me suis approché de lui, je l’ai pris par le bras et lui ai demandé ce qu’il en avait pensé. Il a répondu affectueusement : “Beaucoup de choses, surtout le début du deuxième tableau […] et la toute fin.” » Quatre jours plus tard, en passant à la maison d’édition pour affaires, Prokofiev apprit que Rachmaninov y était venu et avait acheté la réduction pour piano du ballet. [2, 705, 707]
La plus grande divergence entre Prokofiev et Rachmaninov concernait leur style d’interprétation. La vision tragique du monde propre à Rachmaninov s’opposait vivement à l’optimisme de Prokofiev et déterminait une tout autre attitude envers la technique. Prokofiev en était pleinement conscient et consignait dans son journal des remarques comme celle-ci : « Il a bien joué, mais durement et à la manière de Rachmaninov : un style que, subjectivement, je n’aime pas, mais dont je reconnais objectivement la valeur. » [1, 756] Nous pouvons nous-mêmes observer les différences entre les interprétations des deux compositeurs en écoutant leurs enregistrements, dont un grand nombre nous est heureusement parvenu.
Prokofiev exprime cependant à plusieurs reprises une admiration parfaitement sincère pour les interprétations de Rachmaninov. « Il a joué brillamment », « J’ai écouté Rachmaninov. Le Deuxième Concerto, qu’il a joué magnifiquement », « Une Sonate de Beethoven admirablement jouée », « Cette fois, Rachmaninov a joué à merveille », « L’impression est forte » : on rencontre assez souvent dans le journal de Prokofiev des remarques de ce genre. [2, 14, 15, 46, 82, 653]
Quant aux reproches, Prokofiev critique surtout la sécheresse de Rachmaninov. Selon lui, son jeu est parfois « raide comme du bois », et il « enfonce des clous ». Prokofiev n’aime pas non plus qu’il ne maintienne pas toujours le niveau requis dans son interprétation : « Le soir, concert de Rachmaninov, le premier à Paris de toute sa vie. […] Dommage qu’il n’y ait pas de Beethoven au programme : c’est ce que Rachmaninov réussit le mieux. Il joue bien Bach, et Chopin de façon inégale : la technique est stupéfiante, mais le lyrisme est maniéré, et il enfonce des clous. Ses propres œuvres, il les joue mal : il tue sa propre poésie, qu’il a oubliée sur ses vieux jours, en lui substituant la virtuosité. » [2, 653] De tels passages ne sont pas rares non plus chez Prokofiev.
Le compositeur ne confie toutefois ces remarques qu’à son journal. En présence de Rachmaninov, il n’exprime pas son mécontentement, et leurs relations en tant qu’interprètes paraissent parfois tout simplement idylliques. Rachmaninov conseille à Prokofiev comment soigner un doigt douloureux afin de bien sentir la touche — celui-ci consigne en détail la prescription dans son journal, voir 1, 747 —, et Prokofiev reprend à son compte certains procédés de Rachmaninov : « Je jouais du piano une ou deux heures par jour, […] en m’efforçant de rendre mon jeu aussi précis que possible : qu’aucune note ne soit jouée au hasard. Je ne cacherai pas que c’est en écoutant Rachmaninov que m’est venue cette idée de précision, et que j’y vois la voie de mes progrès futurs au piano. » [2, 114]
Il est cependant un point sur lequel Prokofiev reproche constamment quelque chose à Rachmaninov : les programmes de ses concerts en Amérique, dans lesquels il voit toujours des compromis et des concessions destinées à séduire le public. Voici comment il caractérise le programme de son tout premier récital : « Le programme… Non, Rachmaninov a vendu son âme au diable pour des dollars américains ! Des valses de Chopin, des rhapsodies de Liszt, des variations de Mozart, sa propre polka : quelle horreur ! Au lieu de consacrer au moins les trois quarts du programme à ses propres compositions. Mais en contrepartie, du succès et beaucoup de dollars. Je me réjouis du succès de notre favori et je suis heureux que Rachmaninov, ruiné par les bolcheviks, se refasse en Amérique ; mais je regrette qu’il se disperse dans un programme si “grand public”. Il y a probablement à la racine de cela, outre le calcul pratique, un profond mépris des Américains. En Russie, il n’aurait pas fait cela. » [1, 756–757]
À propos d’un autre concert, deux ans plus tard : « Concert de Rachmaninov, le premier de cette saison. Une Sonate de Beethoven admirablement jouée, Chopin moins bien, puis le “Rondo Caprice” de Mendelssohn et trois valses : une de Chopin, une de lui et une tirée du “Faust” de Gounod. En Russie, pour un tel programme, on lui aurait jeté un chat crevé. De ses propres pièces, une seule “Étude-tableau”, très belle. » [2, 114] À propos de l’un des concerts parisiens de 1932 : « À Paris, Rachmaninov et Medtner ont donné des récitals, le premier devant un vaste public et avec beaucoup de tralala, le second modestement. Rachmaninov a joué cinq ballades : de Grieg, de Liszt, de Chopin et deux de Brahms. Il a joué avec une perfection et un éclat extraordinaires, mais sèchement ; alors, on se demande pourquoi il se lance dans un programme romantique. » [4, 376] Parfois, le programme des concerts met tout simplement Prokofiev en colère : « Pendant le concert, il n’était pas en forme non plus et jouait moins bien que l’année passée. Je voulais tout de même aller lui serrer la main en coulisses, mais lorsqu’il a joué, pour terminer, sa nouvelle paraphrase sur je ne sais quelle vulgarité de Kreisler — et la paraphrase elle-même est banale —, je suis entré dans une telle fureur que je ne suis pas allé en coulisses. Comment un homme qui en impose tant au public ose-t-il exhiber une pareille saleté ?! »[7] [2, 738]
Je soulignerai toutefois que, dans nombre des concerts dont Prokofiev critique si impitoyablement le programme, il relève en même temps la grande qualité de l’interprétation.
Les relations entre Rachmaninov et Prokofiev demeurèrent interrompues « au milieu d’une phrase ». Après son retour en URSS, Prokofiev passa, aux yeux de Rachmaninov, dans le camp de ses ennemis idéologiques ; Prokofiev, quant à lui, eut peu d’occasions de découvrir les quelques œuvres que Rachmaninov composa durant les années qui lui restaient à vivre.
par Marc Raïs, traduit par Nikita Sorokine
Bibliographie
- S. Prokofiev. Journaux, t. 1. Paris : sprkfv, 2002.
- S. Prokofiev. Journaux, t. 2. Paris : sprkfv, 2002.
- S. Prokofiev. Autobiographie. Moscou : Sovetski kompozitor, 1982.
- S. Prokofiev et N. Miaskovski. Correspondance. Moscou : Sovetski kompozitor, 1977.
Prokofiev arriva aux États-Unis peu avant Rachmaninov. ↩︎
Il s’agit du premier concert de Rachmaninov aux États-Unis, qui eut lieu au Carnegie Hall. ↩︎
À cette époque, on discutait de la mise en scène de l’opéra L’Amour des trois oranges dans différents théâtres américains. ↩︎
Récital du 19 octobre 1919. ↩︎
Lina Llubera, première épouse de Prokofiev. ↩︎
L’opéra L’Ange de feu. ↩︎
À propos du concert parisien du 28 novembre 1929. ↩︎
